L’évasion dévorante

Il n’y a que quelques mètres, quelques pas tout au plus, qui me séparent de ce banc de pierre. Si près mais pourtant si loin…

Accolés aux hauts murs des grandes maisons qui longent la rive droite de la Dordogne, les quais ici sont plus naturels, presque sauvages : un simple chemin de terre sèche et poussiéreuse qui se soulève à mes pieds. Sans la présence de l’humain, la nature reprend ses droits. Les plantes, fleurs et autres herbes folles parviennent à s’installer, à croître, à envahir la place. L’herbier à renoncule tapisse les fonds du cours d’eau tandis que houlque, fétuque, massette et autres graminées s’étalent sur les berges. Ficaires, bleuets, pissenlits, carottes et orchidées sauvages émaillent le sol d’une multitude de couleurs : des jaunes, des bleus, des blancs, des mauves… Les boutons verts des coquelicots côtoient le pourpre des pétales qui ont fleuri mais commencent déjà à faner. La stridulation d’un criquet solitaire, caché aux yeux de tous, accompagne le chant des merles noirs et petits moineaux. Le bourdonnement des mouches, de plus en plus nombreuses avec le retour des beaux jours, s’oppose au silence des fourmis consciencieuses qui s’affairent entre les galets utilisés pour monter les murs du passé.

La chaleur de la pierre, pourtant à l’ombre d’un grand charme, me pénètre dès que je prends place sur le banc. Il est midi passé, le soleil a déjà fait son oeuvre. Le ciel bleu parsemé de nuages semblant moelleux se reflète dans les eaux calmes et limpides. Je m’installe et retrouve mes habitudes dans ce lieu secret. Secret ? Vraiment ? Non, il n’en est rien. C’est un lieu de passage. Les promeneurs sont nombreux lorsque les températures redescendent en fin d’après-midi. Seul, en couple, en famille, entre amis… Derrière mes lunettes noires, je les observe qu’ils soient du coin ou de plus loin. Parfois, quelques mots sont échangés : courtes rencontres éphémères mais toujours agréables.

Il y a aussi ces trois pêcheurs plongés dans le lit de la rivière jusqu’aux hanches. Trois amis qui partagent une même passion et se retrouvent pour l’assouvir ensemble mais dans le silence absolu, seulement troublé par le clapotis de l’eau ou une belle prise. Argentat n’est-elle pas la capitale de la pêche à la mouche ? En période estivale, la quiétude du lieu, du moment peut être troublée par le passage plus ou moins rapide des canoéistes et kayakistes. La Dordogne se partage dans le respect et la bonne humeur de tous. On échange des salutations, une plaisanterie, un rire, une question…

Tout à ma contemplation rêveuse, je m’imprègne du calme, de la sérénité, le regard porté vers la rive gauche arborée et verdoyante. Les canards colverts cancanent et s’agglutinent dans les renoncules, sans doute attirés par ce véritable garde-manger pour eux. Leur tête disparaît sous l’eau pour quelques secondes, donnant en spectacle leur arrière-train tel un culbuto, avant de resurgir comme si de rien n’était. Certains finissent par s’envoler alors que les canes entourées de leurs petits continuent de nager au loin. Tiens ! Mon compagnon le chat, jeune chasseur tigré au museau encore rose et aux yeux couleur or, vient comme à son habitude me rendre une petite visite. Un court passage pour une offrande, un lézard, et surtout pour quelques caresses, quelques ronronnements avant de partir avec agilité vers de nouvelles aventures. Je ne saurais dire lequel de nous deux préfère ce bref intermède dans nos occupations respectives.

Dans ce microcosme, je regarde sans vraiment observer, je profite de l’instant passé, du moment présent et de celui à venir. Mon esprit s’évade sans vraiment savoir vers quel rivage. Le temps s’écoule comme l’eau du fleuve. Entre mes mains, un livre. Oui, dès le printemps, aux premiers rayons du soleil, je rejoins cet endroit pour y lire. L’évasion est ici comme elle est ailleurs, dans chacun des récits qui m’accompagnent sur ce banc. Les pages défilent, s’enchaînent. Je découvre, j’apprends, je ris, je pleure… Je me laisse entraîner par cette passion dévorante, la lecture, dans ce lieu idéal de quiétude qui m’entoure. Certains diront solitude. Je dirai bonheur. Sur les bords de la Dordogne.

Sylvie BONNEFOUS