Le professeur Atsushi HAMAMOTO, Ph.D ès Sociologie et Professeur à la Faculté des Sciences Sociales de l’Université de Waseda au Japon, est notamment spécialiste du célèbre barrage des Trois Gorges en Chine, mais aussi de nombreux barrages équipant des vallées japonaises. Il nous raconte sa visite du barrage de Bort en Février 2020.

1. Pourquoi y suis-je arrivé ? Une petite et longue histoire

Je suis un sociologue qui étudie l’influence sociale des projets de développement, surtout les projets des barrages, au Japon et en Chine. Tandis qu’en Chine, les constructions des barrages hydroélectriques se poursuivent, elles culminé dans les années 50 au Japon, en même temps qu’en France pour la région de la Dordogne. Voici la carte des projets de la construction des barrages conçus dans les années 50 dans l’archipel nippon (les dates indiquent le début/fin des travaux), dont plusieurs ont été financés par la Banque Mondiale.

Je fais les recherches pour savoir comment ces travaux publics ont été perçus par les communautés locales et par les personnes déplacées au cours du dernier demi-siècle, et comment l’histoire du développement / modernisation a été perçue. Je souligne que le but n’est pas simplement de se plonger dans la nostalgie de la vie « pré-développement », mais pour faire une évaluation à moyen et long terme des projets de construction de barrages.

Quand j’ai publié en 2014 un livre sur les mémoires du barrage de Miboro en collectant les témoignages des habitants déplacés, Prof. Michael M. Cernea, le sociologue renommé de la Banque Mondiale à Washington DC (Etats-Unis), m’a appris qu’il y avait une anthropologue française qui avait le même interêt pour ses recherches : Dr Armelle FAURE.

Je ne parle pas un mot de français, mais heureusement j’avais dans mon Université de Nagoya où nous enseignons, une collègue sociolinguiste, spécialiste du domaine occitan, SANO Naoko qui enseigne le français. Grâce à son aide, j’ai invité Mme FAURE au Japon en automne de 2015, où elle a visité avec nous le barrage de Tagokura, et a donné plusieurs conférences sur son projet, « 100 témoins de la Haute Dordogne et des barrages ». Depuis, je voulais visiter la France à mon tour.

En février 2020, j’ai dû annuler un voyage de recherche aux villages des habitants déplacés par le barrage des Trois-Gorges en Chine, à cause de la propagation du COVID-19 dans ce pays qui avait fermé ses frontières. Comme cette épidémie n’avait pas encore été propagée en Europe, et un coup de chance, Mme SANO était aussi dans le Midi de la France pour ses recherches sur l’occitan, j’ai décidé d’aller en France, à Toulouse et à Bort-les-Orgues. Je remercie vivement à Mme FAURE d’avoir tout organisé pour mon séjour, à Mme SANO qui m’a accompagnée comme interprète, et surtout les habitants à Bort-les-Orgues qui m’ont raconté leurs histoires et leurs mémoires. Voici mon petit récit de voyage.

2. Oh, je peux imaginer vivement «la vie d’avant»

Mme Geneviève DISDERO, la maire adjointe du village de Confolent-Port-Dieu, nous a accueillis et emmenés à la Chapelle des Manants. Elle subsiste encore même après que le village Port-Dieu ait été totalement détruit et englouti. La chapelle désaffectée était presque abandonnée jusqu’à l’installation de l’exposition permanente sur la mémoire des habitants, réalisée par l’EDF et le Groupe Centre France.

J’ai été impressionné par une carte postale du village Port-Dieu où on trouvait la Chapelle au sommet d’une colline. Mme DISDERO m’a raconté « notre histoire » dans un froid pénétrant dans la Chapelle, comme si elle s’était passée hier. J’ai eu l’impression que je prenais une machine à remonter le temps. Alors que j’ai visité beaucoup de centres de documentations sur les barrages au Japon, je n’avais jamais visité un lieu qui suscite autant l’imagination.

3. Ah oui, on raconte bien « l’histoire sociale »

Chaque fois que je visite les centres de documentations sur les barrages, je cherche surtout à savoir si on explique bien l’«histoire sociale» des habitants qui faisaient face à la construction du barrage, plutôt que seulement l’explication du fonctionnement du barrage, la présentation de l’environnement naturel ou la conservation des écosystèmes, etc…

L’exposition de la Chapelle des Manants montre bien cette histoire sociale. À Port-Dieu, il y avait la ligne ferroviaire qui liait Paris à Toulouse et Beziers. Cette ligne a été supprimée définitivement par la construction du barrage, malgré la promesse de la reconstruction d’une nouvelle ligne. La photo de manifestations est exposée avec l’explication. J’ai demandé à Mme DISDERO s’il n’y a pas eu d’objections par l’EDF ou par les communes d’exposer cette histoire de révolte. Elle m’a répondu «cette manifestation fait partie de nos histoires, si on la cache, on sera critiqué». J’ai vu aussi le panneau qui explique les négociations pour l’indemnisation.

Selon Mme SANO, la transmission de l’histoire des conflits et des révoltes appartient à l’esprit français, qui remonte à la Révolution Française et aussi à la Résistance pendant la Seconde Guerre Mondiale. Les mémoires de la Résistance et encore, les mémoires de « la Retirada », ces réfugiés catalans de la Guerre Civile espagnole, sont ancrées dans l’histoire de la Dordogne, surtout autour du barrage de l’Aigle. Mme Brigitte BEYNAT, la bibliothécaire de Bort-les-Orgues, nous a raconté des histoires des immigrés qui travaillaient pour la construction du barrage.

Au Japon, les histoires des conflits et des révoltes ont tendance à être oubliées ou à être exclues des expositions, puisque, à mon avis, non seulement elles semblent considérées comme « défavorables » par l’administration, mais aussi même par les anciens habitants, elles sont conçues comme des expériences douloureuses. Ils n’ont pas voulu être nostalgiques pour reconstruire leurs nouvelles vies après la réinstallation. On constate aussi cette tendance dans les débats sur la conservation des ruines après la catastrophe du 11 mars 2011 à Fukushima.

Quand j’ai visité Toulouse après la visite de Bort-les-Orgues, j’ai trouvé au bord de la Garonne à l’Espace du Bazacle créé par EDF, un panneau qui explique l’histoire du développement des rives, en marquant le conflit contre la construction de l’autoroute dans les années 70. Je suis convaincu qu’il est important de transmettre non seulement l’histoire de « recto » mais aussi l’histoire sociale de « verso », pour savoir pourquoi et comment nous y sommes arrivés.

4. Les gens qui y vivent, qui transmettent l’histoire, qui s’y amusent

La population de Bort-les-Orgues, ville où se situe le site du barrage, est aujourd’hui de 2,600 habitants, un nombre qui est en baisse depuis ce demi siècle. À l’époque de la construction du barrage, les ouvriers y étaient installés et le village était bien animé. La tannerie employait plus de 600 salariés dans les années 60, mais l’entreprise a fermé ses portes en 1991. On observe ce phénomène aussi au Japon et partout dans le monde, mais ici, il me semble que les habitants ne se résignent pas à l’avenir de la ville, en acceptant la situation actuelle. J’ai rencontré un homme à l’ancienne gare SNCF fermée dans les années 90, le membre d’une association qui fait fonctionner les trains touristiques (Gentiane Express). Il y a aussi une autre association qui gère le musée de la tannerie et du cuir, fondé dans l’usine ancienne. Ces associations sont soutenues par la commune, par le département, par la Région et aussi par l’EDF. J’ai été bien impressionné que les activités associatives soient très prospères en France, elles qui sont souvent la base de la transmission de la culture locale.

J’ai visité aussi « la Plantade », l’ancien quartier des ouvriers de la construction du barrage. Après l’achèvement des travaux, presque tous les ouvriers ont quitté Bort, mais les habitations ont été revendues aux habitants à un prix abordable. Il n’y a plus de cafés ni de cinéma, mais la plupart des maisons de l’époque sont encore bien habitables et habitées. Ce quartier appartient aussi au patrimoines industriel du barrage. Malheureusement, il est très rare de voir ce type de quartier au Japon, parce que tous les foyers des ouvriers sont démolis après l’achèvement des travaux.

J’ai vu un autre exemple de la réutilisation des bâtiments historiques à Toulouse, le Bazacle, un ancien centre hydroélectrique qui a été transformé en espace artistique. Il est devenu un site de loisir pour les toulousains, avec le réaménagement des bords de la Garonne, tout conservant son histoire riche et son architecture.

5. Mais donc, on nage dans le lac de barrage ?

Au bord du château du Val, j’ai vu un panneau inattendu, qui autorise de nager dans le lac. La chauffeuse du Taxi qui nous a amené à Ussel nous a dit qu’il est bien normal d’aller se baigner dans le lac en été, sauf s’il arrivait que la qualité de l’eau baisse. Au Japon, il est presque impensable de nager dans le lac de barrage, parce que cest interdit par l’administration, parce que la qualité d’eau n’est pas élevée, et avant tout, parce que personne ne veut le faire.

En France, au bord du lac de barrage, il y a des restaurants, des sentiers pour les randonneurs, des campings, et des attractions pour les enfants et les adultes, etc. On m’a dit qu’il y a des touristes anglais qui viennent régulièrement visiter. Les activités touristiques sont bien installées autour de barrage.

À l’automne 2015, quand Mme FAURE a visité le barrage de Tagokura au Japon, elle m’a demandé pourquoi il n’y avait ni restaurants ni hôtels au bord du lac, bien que le paysage soit tellement beau. Au Japon, «le tourisme de barrage » existait jusqu’aux années 70, pour admirer la haute technologie de ces travaux gigantesques. Seuls les techniciens vivaient dans les expositions et les films documentaires réalisés dans les années 50-60, mais on ne trouvait ni l’histoire et la culture locales ni les vies des habitants.
Depuis les années 80, «l’ère du développement» s’est passée, et les barrages sont oubliés par les touristes, même si l’exploitation des stations touristiques a été encouragée par le gouvernement depuis cette période. Aujourd’hui, les communes des sites de barrages perdent leur dynamisme par l’exode rural. Chaque commune cherche ses ressources naturelles et aussi culturelles autour du barrage, pour se revitaliser.

C’était un séjour vraiment court (du 19 au 22 février 2020), je n’ai pu visiter qu’une toute petite partie de la Dordogne, je crois que mon impression est très sommaire. Néanmoins, j’ai appris beaucoup de choses sur la transmission des mémoires de ce barrage de Bort-les-Orgues et sur l’utilisation des ressources culturelles et historiques régionales.

(Traduction SANO Naoko ; Photo d’Atsuhi Hamamoto devant le château de Val)

6. L’itinéraire de « la Retirada » : du Camp de Rivesaltes à la Plantade

SANO Naoko(Université Municipale de Nagoya

Juste avant arriver à Bort-les-Orgues pour accompagner M. HAMAMOTO, j’étais à Roussillon, la frontière linguistique occitano-catalan. La langue occitane, que j’étudie depuis plus de 20 ans, est très proche de la langue catalane, mais les consciences linguistiques sont clairement divisées. Cette identité catalane très forte existe depuis le Moyen Âge, mais aussi elle a été très influencée par «La Retirada », la masse des refugiés catalans républicains de la Guerre Civile.

J’ai visité le mémorial du Camps de Rivesaltes, où des milliers de réfugiés républicains (la plupart sont catalans) fuyant de la Guerre Civile espagnole ont été internés. Ils étaient en famille. Il y avait des femmes et des enfants. Les conditions sanitaires et alimentaires n’étaient vraiment pas idéales, et le climat était très dur, renommé « Sahara du Midi ». Le taux de morbidité était assez haut.

Tout de même, malgré la situation déplorable, les petites écoles ont été organisées par les parents, les enfants jouaient ensemble, les adultes travaillaient, faisaient des ménages et s’occupaient des enfants. Les vies continuaient dans les baraques.

La plupart des internés du camp en sont partis en tant que Groupements Travailleurs Étrangers, après quelques mois de séjour barbelé. Ils sont allés partout en France où il y avait grands travaux, y compris, la construction des grands barrages à la Dordogne.

Ce n’était pas la première fois, pour moi, de visiter Bort-les-Orgues. Me FAURE m’a amené en été de 2015, au long de la Dordogne, et m’a fait rencontrer beaucoup de témoins et des habitants. Ils m’ont expliqué leur histoires très riches et diverses, douces ou douloureuses, s’enchevêtrant entre autres ; les vies d’antan des pêcheurs, les immigrés installés au bord de la Dordogne, les activités de la Résistance, la submersion des maisons natales…. Cependant, je ne savais pas bien que les ouvriers qui ont construit les barrages étaient, la plupart, les étrangers, dont beaucoup étaient les catalans. Je n’étais pas rendue compte que j’ai suivi, cette fois-ci, l’itinéraire de la Retirada.

Il me semble que les catalans républicains étaient à l’aise dans cette région, la terre de la Résistance. En effet, beaucoup d’entre eux y participaient. Et encore, «la langue d’ici» était très proche à la leur. Même si le nom de « la langue d’ici » sont toujours divers (le limousin, l’auvergnat, le patois, etc…), et même si c’est vrai que «chaque village a son patois et ils sont tous différents», et la conscience linguistique de l’occitan et celle du catalan sont divisées, ces deux langues sont sœurs, on pouvait se comprendre facilement entre eux.

Quand j’ai entendu le nom du quartier des ouvriers pour la construction du barrage, la Plantade, j’ai senti quelque sorte d’apaisement ; il sonne très occitan, et aussi catalan. C’est un quartier un peu isolé, vite-fait, de petites maisons modestes en bétons s’alignent. Donc il est semblable au camp ? Pas de tout ! Les maisons sont encore habitables, confortables avec de petits jardins. Ce quartier était animé dans les années 50, avec 5 écoles primaires, le cinéma, les cafés. Il y avait la vraie vie dans ce quartier.

Presque tous les catalans sont partis après l’achèvement de la construction, mais je suis sure qu’ils étaient heureux au bord de la Dordogne.

Barba, Serge, 2009, De la frontière aux barbelés : les chemins de la Retirada 1939, Trabucaïre.
Article : Les républicains espagnols du Barrage de l’Aigle – Xaintrie Passion